Au secours ! La droite revient !

Par Philippe Masse

Le 25 mai dernier j’étais invité, comme membre de l’association des journalistes d’information sociale (AJIS), à la conférence de presse parisienne de Benoît Apparu, porte-parole d’Alain Juppé, sur la politique économique et sociale que compte mettre en place le candidat à la primaire de droite. Ceux qui ont lu ses différentes publications n’apprendront rien. Pour tous les autres qui, comme moi, ne les liront pas tout de suite, (d’autres sont prévues, sous forme de cahiers thématiques, à partir de juin) ces éléments pourront aider à réfléchir entre ce qui est de gauche ou de droite. 

Stratégiquement, la ligne du candidat, présenté comme le plus modéré des candidats à la primaire, est simple : Annoncer clairement, même ce qui sera dur, être prêt pour les 100 premiers jours, se concerter avec les partenaires sociaux entre la primaire et la présidentielle, et réunir les différentes écuries de droite derrière le candidat choisi. La négociation du projet d’Alain Juppé avec les partenaires sociaux portera uniquement sur le comment faire, pas sur le contenu.

Les idées force du candidat A.J

Sortir de l’idée du partage du travail, des emplois aidés, des 35 h :

  • Selon lui, depuis 30 ans, les grandes tendances des politiques de l’emploi : subventions et réduction du temps de travail (Aubry mais aussi De Robien avant elle) n’ont pas donné de résultats probants.
  • Sortir des 35 h par la négociation d’entreprise. Les entreprises fixent la durée de leur travail, en respectant la légalité. Et si la négociation n’aboutit pas, c’est 39 h. Problème : de nombreuses entreprises sont déjà à 39 h. Ceux qui sont en heures sup vont subir une perte de pouvoir d’achat si on passe à 39 h pour tous. L’idée est de compenser par un boni fiscal, mais une tentative de compensation par l’Etat a déjà été censurée par le conseil constitutionnel. Alors, compenser pour tous, pas seulement pour ceux qui perdent ? Coût : 2MM euros.
  • Les emplois aidés : « La politique de l’emploi est à dissocier de la politique d’insertion ». Accompagner les plus éloignés de l’emploi vers des emplois aidés. Laisser tomber les dispositifs généralistes pour tous. Question : ces dispositifs spécifiques existent déjà. Ou est-ce seulement le changement de nom (politique d’insertion / politique d’emploi) qui donne l’impression d’une nouveauté ?

Face à la loi El Khomri :

Aujourd’hui, Alain Juppé trouve que « les syndicats majoritaires sont une contrainte lourde. Le monopole syndical autorise-t-il à prendre à témoin ou en otage les salariés ? »

  • Ex du référendum en entreprise. A quoi sert-il si les syndicats majoritaires appellent à voter contre ? Donc, le référendum risque de ne jamais être utilisé !
  • Que l’accord d’entreprise prime sur l’accord de branche lui va très bien. Il souhaiterait aller plus loin encore : que la rupture conventionnelle soit prévue dans le contrat de travail.
  • La CAPEB (petites entreprises du bâtiment) est ennuyée par l’accord d’entreprise, préfère passer par un accord de branche, pour harmoniser les pratiques, éviter le dumping social des unes envers les autres. La réponse de Benoit Apparu est sans ambiguïté : « Dans un système libéral, que nous défendons, c’est celui qui négocie le mieux qui gagne. A règle équivalente, que le meilleur gagne !»
  • Le CPA : Alain Juppé a annoncé qu’il supprimerait le compte pénibilité. Sur la partie formation professionnelle, pas de réponse pour l’instant !

Retraite à 65 ans et extinction du régime des fonctionnaires :

  • Comment a-t-il prévu de s’y prendre ? L’action va se faire en deux temps : 1er étage : faire monter l’âge de départ de 3 ans (4 mois par an), pour le régime général et les régimes spéciaux. Maintenir l’écart dans ce 1er temps. 2è étage : pour les fonctionnaires, qui représentent 95 % des régimes spéciaux, « tous les nouveaux entrants seront au régime général (comme cela a été fait à France Telecom). On éteint peu à peu le régime fonctionnaire. On traite le flux et non plus le stock ! » (on se croirait dans un supermarché !)
  • Sur les politiques d’âge : Des études européennes ont montré que le taux d’emploi des seniors était plus important dans les pays où le départ en retraite était plus tardif. « Nous pensons que le départ à 65 ans va augmenter le taux d’emploi des + 55 ans chez nous » (sauf si la France fait exception à la règle). Donc ne rien faire, tout va se faire tout seul.

La sécurité sociale :

Une règle d’or : pas de vote de budget de la sécu en déficit. Donc, prévoir une baisse des dépenses d’assurance maladie.

La réduction des déficits :

Chaque année, réduction du déficit français de 85 à 100 milliards (pour comparaison : effort de F. Hollande : 40 à 50 milliards/an, qui est déjà un niveau d’austérité budgétaire jamais atteint au cours des quarante dernières années, selon l’OFCE). Comment compte-t-il y parvenir :

  • Action sur le déficit structurel, qui coûte 2.5 point de PIB : 50 MM (milliards) à ramener à 0.
  • Action sur les dépenses fiscales (déficit conjoncturel qui dépend de la situation économique) : 35 à 50 MM d’économie.
  • Sortir de l’idée que l’on va réduire le déficit par la croissance.

Répartition de l’effort :

  • Economie sur les dépenses sociales : 20 MM sur la retraite, 5 à 7 sur les soins hospitaliers, 4 à 5 sur la sécurité sociale, 6 à 8 sur les prestations sociales diverses, 4 à 5 MM sur le logement 
  • Assurance chômage: dégressivité des allocations / baisse de la durée d’indemnisation / jeu sur le ratio durée de cotisation – éligibilité aux droits. 4 MM d’économies.

En 2018, vote d’une loi de programmation fiscale, permettant de prendre des décisions en début de mandat et de les mettre en place sur les 5 années.

Pour finir : « La primaire se jouera-telle sur l’économique et le social ? Oui et non. Plutôt sur la crédibilité de celui qui portera le projet ». Alain Juppé jouera sur le mandat sec (pas de renouvellement dans le viseur, donc liberté d’agir plus grande), le temps du quinquennat lui donnera une légitimité forte. « Pour la présidentielle, ce sera plus difficile : il y a un an, c’était la sécurité (les attentats), aujourd’hui c’est le social qui tient la corde (manifestations), les emplois. Et dans un an ? »

La machine de droite est en marche, avec son lot de réduction des dépenses sociales d’un côté, et sa suppression de l’ISF de l’autre. La machine de gauche (unie) ne peut rester sans réagir bien longtemps.