Liberté Egalité Fraternité

par Béatrice Petit

Liberté, égalité, fraternité. La devise républicaine nous est si familière qu’on la croirait là de toute éternité. Plus raisonnablement, on la date volontiers de la révolution de 1789, ou créée par les philosophes des « lumières ».

C’est une formule qui symbolise un idéal qui nous rassemble et qui nous transcende.

Pendant la révolution

Marat participe en 1790 avec des proches, notamment Hébert, à la fondation du Club des Cordeliers (c’est le nom d’une église où le groupe se réunit). Ils s’appellent « société des amis des droits de l’homme et du citoyen », acceptent les femmes !!! et les citoyens dits « passifs », ceux qui n’ont pas le droit de vote en raison de leur non-imposition (c’est l’époque du suffrage censitaire).

La cotisation pour être membre du Club est si faible qu’elle ne peut gêner personne. Ce groupe est passablement radical, c’est à dire plus à gauche que les jacobins (par exemple ils ont été les premiers à réclamer la convocation d’une convention puis après la fuite du roi à Varennes, ils lancent immédiatement une pétition pour réclamer l’instauration de la République) mais ils n’ont pas le génie des Jacobins pour essaimer en gardant le contrôle des autres groupes parisiens ou provinciaux. C’est pourquoi ils ont laissé moins de souvenirs dans l’histoire.

Pourtant c’est dans les rangs des Cordeliers que l’on trouve Antoine-François Momoro, imprimeur de son état qui le 1er lance la devise liberté égalité fraternité dès 1791. Il est guillotiné par ordre de Robespierre et en même temps que Jacques-René Hébert et d’autres hébertistes en mars 1794.

L’histoire de cette devise, qui nous paraît si évidente aujourd’hui est en fait plutôt hésitante et ce pendant presque un siècle. Momoro n’a pas immédiatement un succès foudroyant avec son slogan. On est tenté de chercher son origine dans le lexique des Lumières mais plus ou moins en vain.

Ce serait Fénelon qui le premier dans ses « aventures de Télémaque[1] » (édité en 1699) écrit : « les peuples heureux sont tous libres et égaux … et insiste – en bon chrétien – sur la fraternité des hommes »

Plus tard Voltaire, en 1768, écrit dans une tragédie en cinq actes intitulée Les Scythes :

Nous sommes tous égaux sur des rives si chères,

Sans rois et sans sujets, tous libres et tous frères.

Dès le début de la révolution, peut-être en raison des trois ordres réunis enfin, on aime beaucoup les formules ternaires et on peut lire des devises sur les papiers administratifs de l’époque mais les formulations ne sont jamais stables :

D’abord c’est la Nation, la Loi, le Roi, mais aussi union, force, vertu, ou bien force, égalité, justice ou encore liberté, sûreté, propriété ou Liberté, Raison, Egalité.

Liberté égalité fraternité aussi mais pas plus souvent que les autres.

A partir de 1793, les Parisiens, rapidement imités par les habitants des autres villes, peignent sur la façade de leurs maisons les mots suivants : « unité, indivisibilité de la République ; liberté, égalité ou la mort ». Mais ils sont bientôt invités à effacer la dernière partie de la formule, trop associée à la Terreur…

Pendant le consulat et l’empire les symboles révolutionnaires tombent en désuétude, sans parler de la restauration (Louis XVIII et Charles X).

La brève révolution de 1830 ne laisse pas le temps aux insurgés de réinstaller quoi que ce soit de l’ordre du symbolique, puis c’est le règne de Louis-Philippe et il faut attendre 1848 et la 2ème république pour voir reparaître notre chère devise.

Elle est en effet adoptée comme devise officielle le 27 février 1848. Parfois les historiens mentionnent que c’est grâce à Louis Blanc, d’autres fois que l’auteur de ce choix est Lamartine. Difficile de se faire une opinion définitive.

Le régime de Napoléon III, jusqu’en 1870, relègue la devise aux oubliettes de même que Marianne et tous les symboles républicains.

Mais à partir de 1848 cette devise existe et semble continuer son parcours souterrainement.

Remise à l’ordre du jour par la Commune, la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » est intimement associée à la renaissance de l’expérience républicaine en 1871. Aux premières années de la IIIème République, elle n’est toutefois pas encore devenue une maxime officielle. Elle ne figure pas dans la constitution de 1875. Il faut attendre la révision constitutionnelle de 1879 pour que, parallèlement à la décision de faire du 14 juillet une fête nationale et de la Marseillaise l’hymne de la France, soit prise celle de réinscrire les trois mots aux frontons des édifices publics. Alors elle est devenue une évidence.

C’est Jules Grévy qui est président de la république (1879-1887) à ce moment-là. Ce n’est pas un va t-en guerre et il ne mène pas une politique d’expansion coloniale. Il est clairement républicain, en bref il est plutôt sympathique.

Pendant ce XIXe siècle, la devise a mûri dans les profondeurs de l’histoire française et dans l’esprit des gens qui réfléchissent : Les francs-maçons du Grand Orient de France, qui l’ont adoptée comme devise en 1877 mais aussi des écrivains, des journalistes, des groupes et clubs variés. Pensons à George Sand et à ses amis, mais aussi à Ste Beuve, Stendhal, Hugo, et tant d’autres.

Citons seulement Victor Hugo dans « actes et paroles » publié en 1875 :

 » La formule républicaine a su admirablement ce qu’elle disait et ce qu’elle faisait ; la gradation de l’axiome social est irréprochable. Liberté Egalité Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les trois marches du perron suprême. La liberté c’est le droit, l’égalité c’est le fait, la fraternité c’est le devoir. Tout l’homme est là.

Nous sommes frères par la vie, égaux par la naissance, et par la mort libres par l’âme. « 

Souvent pendant le second empire, ils ont été contraints à l’exil mais n’en ont pas moins continué à penser, à discuter, à écrire, à publier.

Un exemple : Pierre Leroux. Né en 1797 à Bercy, il est admis à polytechnique mais doit renoncer à ses études en raison de difficultés matérielles. Maçon, puis typographe, il devient collaborateur du journal Le Globe en 1824 qui devient bientôt le porte-parole du saint-simonisme (sorte de présocialisme chrétien).

On doit à Pierre Leroux, en 1838, dans l’article « égalité » qu’il écrit pour l’encyclopédie nouvelle, un « Hymne à la sainte devise de nos pères ». Nos pères, c’est à dire les hommes de la Révolution. Et pourtant, « personne ne l’a faite, et c’est tout le monde pour ainsi dire. Elle n’était dans aucun philosophe quand le peuple français la prit pour bannière. Peut-être est-ce un homme des derniers rangs du peuple qui, dans l’exaltation du patriotisme, a le premier réuni ces 3 mots qui ne l’avaient encore jamais été ».

C’est un peu lyrique ou romantique mais c’est assez vrai.

Toutefois on observe encore quelques résistances, y compris chez les partisans de la République : la solidarité, valeur « montante » à la fin du XIXème est parfois préférée à l’égalité qui implique un nivellement social et la connotation chrétienne de la fraternité ne fait pas l’unanimité.

Comme nous le savons tous, elle est une nouvelle fois supprimée sous le régime de Vichy et remplacée par la devise « Travail, Famille, Patrie ». Au sein de la France libre, elle est revendiquée à partir de l’automne 1941.

Et la devise figure à nouveau dans les constitutions de 1946 et de 1958.

En conclusion, examinons brièvement les contenus de cette devise :

Liberté

Premier mot de la devise républicaine, la liberté. La Déclaration des droits de l’homme de 1793 la définit ainsi : « La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. ». « Vivre libre ou mourir » fut une grande devise républicaine.

Égalité

Deuxième terme de la devise de la République, le mot égalité signifie que la loi est la même pour tous, que les distinctions de naissance ou de condition sont abolies et que chacun est tenu à mesure de ses moyens de contribuer aux dépenses de l’État. La déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 déclare que : « Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi. » Selon la déclaration des droits de l’homme de 1795 : « L’égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. L’égalité n’admet aucune distinction de naissance, aucune hérédité de pouvoirs. »

Fraternité

Troisième élément de la devise de la République, la fraternité est ainsi définie dans la Déclaration des droits et devoirs du citoyen figurant en tête de la Constitution de l’an III (1795) : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir ».

Pendant la Révolution française, « la fraternité avait pleine vocation à embrasser tous ceux qui, français ou étrangers, luttaient pour l’avènement ou le maintien de la liberté et de l’égalité ».

Selon Paul Thibaud, philosophe et ancien directeur de la revue Esprit, « Autant la liberté et l’égalité peuvent être perçues comme des droits, autant la fraternité est une obligation de chacun vis-à-vis d’autrui. C’est donc un mot d’ordre moral. »

Cependant,

Si on confronte ces trois mots et la réalité d’aujourd’hui en France, quelques exemples  infligent à chacun d’eux un cruel démenti :

La liberté est gravée au fronton des prisons et les caméras envahissent tous les lieux publics, sans compter la surveillance de l’internet, la prolongation de l’état d’urgence et toutes ses conséquences…

L’égalité est bafouée, pensons aux écarts de revenus qui n’ont fait que croître et embellir ces dernières décennies, ou à la diminution des admissions des enfants des classes populaires dans les grandes écoles,

La fraternité est mise à mal constamment dans nos banlieues réservées aux immigrés. Dans son livre de 2009, « Le moment fraternité », Régis Debray tente de sortir de son obscurité, de sa désuétude, la zone d’ombre de la devise républicaine. Blason de la sacralité laïque, cette valeur politique et morale permettrait de lutter contre l’individualisme des sociétés capitalistes.

Aujourd’hui ?

Ce ne sont pas les questions qui manquent. Comment, concrètement, dans la France de 2016, s’exerce la liberté ? L’égalité de tous devant la loi est-elle réalité ou poudre aux yeux ? La fraternité veut-elle encore dire quelque chose, discours de campagne mis à part ? Et comment ces trois notions s’arrangent-elles pour tenir ensemble ? Liberté et fraternité, par exemple, peuvent-elles s’articuler facilement ? Faut-il envisager les trois termes séparément, ou tous ensemble, ou par deux, plus un ?

Voilà des exercices de philosophie qui nous attendent. Ils ne s’imposent pas par hasard. Nous sommes le premier pays à s’être construit sur la pensée philosophique du siècle des Lumières. Celui qui rêva que des idées permettent d’en finir avec les dominations. Le seul où, depuis longtemps, s’inscrivent sur les édifices communs trois notions philosophiques majeures, qu’on ne se contente pas d’afficher mais qu’on s’efforce de graver, vaille que vaille, dans nos mœurs. Nul n’ignore qu’en mémoire de cette étrangeté bien des peuples éprouvent encore pour les Français une forme particulière d’affection, mêlée d’estime et de tendresse.

En revanche cette devise est universellement connue, parfois il arrive ou est arrivé qu’on puisse faire des reproches aux français en son nom.

Sa pérennisation et sa charge symbolique et historique expliquent qu’elle soit souvent réactivée par le discours politique. Ainsi, lors de la campagne présidentielle de 1988, François Mitterrand déclare :

« La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas des valeurs archaïques, croyez-moi. Chacun de ces trois mots demeure un chantier ouvert à l’effort, ici et maintenant. »

[1] (Roman pédagogique qui met en scène un certain Mentor enseignant au jeune Télémaque l’art de gouverner ou plutôt de régner) Fénelon était précepteur du duc de Bourgogne, petit fils de Louis XIV.

Bibliographie succinte :

Les lieux de mémoire ; sous la direction de Pierre Nora – Tome III : les France, art. « Liberté, égalité, fraternité » Mona Ozouf – Gallimard 1992

Régis Debray, Le moment fraternité, Gallimard, février 2009.